| A Grenoble, architectes-voyers
municipaux, départementaux, architectes-diocésains,
urbanistes en chef, paysagistes publics ou privés,
artistes commandités individuellement ou
regroupés à l'occasion d'un événement
fondateur, tissent des espaces publics complexes,
presque difficiles à "figer"
dans le temps, tant leur évolutivité
est importante...
Regardons l'étonnante évolution
de la place Notre-Dame, dévoreuse de places
antérieures (place de l'Ecu), dévoreuse
d'espaces consacrés (réduction progressive
de l'enceinte du groupe épiscopal), de
bâtiments militaires et civils (portes Viennoise
et Très-Cloîtres ; élargissement
de la rue Taulier), hôte d'obélisque
et de "château d'eau commémoratif"
aux vicissitudes ornementales complexes, rehaussée
aujourd'hui d'un équipement muséographique
important !
Si chaque fragment de ville en
projet amène à la réflexion
sur son espace public fédérateur,
approprié à l'expression d'un "esprit
du temps", pour reprendre l'expression d'Edgar
Morin, les flux et reflux de la pensée
religieuse ou de la pensée laïque,
les flux et reflux des affinités patrimoniales
ou monumentales dans le domaine de l'histoire
de l'architecture pondèrent les évolutions
qui pourraient apparaître linéaires.
Qui aurait attendu, après
le dessin de la place d'Armes, préfectorale,
militaire et culturelle, une place Saint-Bruno
réaxée sur l'emplacement d'une église
néogothique, caractéristique des
commandes du Second Empire, de la République
de la fin des notables et de la République
modérée (1870-1900) ?
Berruyer, Nizet, Michon et Rome,
architectes diocésains ou inspecteurs départementaux
des édifices diocésains ont joué
un rôle central dans les compositions, non
seulement en dessinant ou jugeant des modèles
pour les projets d'édifices cultuels, mais
aussi en suggérant des plans de places
accompagnant ces bâtiments (exemple : Saint-Bruno).
Mais ce sont tous les architectes-voyers
du XIXème siècle qui ont apporté
réellement leur contribution au dessin
"collectif" de l'espace public. Malet
de 1825 à 1830, Barillon de 1831 à
1864, Bois de 1865 à 1874, Thiervoz de
1875 à 1882, Charbonnier de 1883 à
1887 et Michon de 1885 à 1905 ont signé
des plans de places isolées, de squares
avec treilles et bassins ou de percées
qui s'entrecroisent sur des "places nouvelles".
Que ce soit pour des statuaires
XIXème à fort piétement ou
pour des "châteaux d'eau", la
collaboration avec les services municipaux et
les voyers est également constante. L'hydraulique,
les fondations spéciales et le dessin des
socles requièrent des compétences
complémentaires, dont les architectes délèguent
la charge. Ainsi, Marius Michon, architecte-voyer
et Henri Ding, sculpteur, échangent-ils,
à même les plans, suggestions et
corrections pour l'érection de la statue
de Xavier Jouvin.
Cette collaboration entre concepteurs
invités et services publics permanents
se retrouve plus récemment encore, quand
les services techniques dessinent les plans d'exécution
et de mise en place de "l'Etoile polaire",
sculpture de Mark Di Suvero (1972-73 pour la conception,
1976 pour l'installation) ou lorsque les techniciens
ou les paysagistes doivent intégrer l'imposante
oeuvre de Klaus Schultze, "Les Géants",
dans le gros oeuvre de la dalle du quartier des
Baladins, à la Villeneuve de Grenoble,
en 1979.
Grenoble garde cependant la trace
d'initiatives plus globales, plus systématiques.
Les projets radicaux de percées post-haussmanniennes
des années 1880-1890, le Plan d'Aménagement,
d'Embellissement et d'Extension de Léon
Jaussely, le Plan Directeur d'Urbanisme d'Henry
Bernard témoignent, par les fragments de
ville réalisés, de systèmes
de pensées globaux, structurant la naissance
de "l'hygiène urbaine", de l'urbanisme
public et des nouvelles métropoles, de
la Reconstruction aux années 1960.
Dans un registre complémentaire,
celui des Arts plastiques appliqués à
l'espace urbain, le Symposium d'art contemporain
de 1967, avec ses quatorze sculpteurs invités,
bouleverse lui aussi, en un seul geste collectif,
l'appréhension de la cité des années
1960, du parc de l'Hôtel de Ville (Paul
Mistral) au tout nouveau Village olympique, en
passant par les entrées d'autoroute...
Ainsi, "l'espace public"
grenoblois s'offre au regard comme un palimpseste,
un assemblage et une intrication d'intentions,
circonscrites dans le temps et dans l'espace par
les évolutions historiques.
Dans le cas des espaces publics
du début du XXème siècle,
les percées donnent le jour aux formes
les plus abouties de l'haussmannisme alors à
son apogée (rue Félix Poulat et
place Victor Hugo), mais laissent apparaître
les ratés de l'urbanisation, comme l'absence
de lien direct entre ces deux espaces somptuaires
de la nouvelle ville, la rue Corneille venant
buter - heureusement, pourrait-on dire - sur le
chevet de Saint-Louis, la deuxième église
baroque de Grenoble, qui échappe ainsi
à la destruction.
Les années 1920 qui auraient
pu structurer plus magistralement l'espace public
avec les "grands boulevards" de Léon
Jaussely, ne se laissent plus qu'entrevoir à
travers les immeubles actuels. Ce sont les réalisations
bâties, de type HBM, qui témoignent
le mieux de cette période créatrice
de nouvelles typologies.
On retiendra en priorité
les nombreuses opérations des architectes
Fonné, Rochas, Rome, Rabilloud, Bot et
Gaillard, concepteurs pour le secteur public,
car le réseau des placettes et mails des
cités-jardins restera la première
tentative convaincante d'organisation, souple
et coordonnée, de bâtiments résidentiels
et d'espaces verts, véritable synthèse
de l'organicisme et du culturalisme qui atteignent
leur apogée à la fin des années
1920.
Les années 1960 nous ont
également laissé en héritage
des espaces publics amorcés, puis modifiés
comme les jardins suspendus et les équipements
sportifs en prolongement de l'opération
Mutualité, minorée par les urgences
des Jeux Olympiques et l'amorce de la Villeneuve,
chaînon septentrional d'une bande d'espaces
publics liés entre eux par des passerelles
piétonnes, du centre historique au parc
Sud, face à Alpes Congrès et Alpexpo.
De la ZUP, peu connue en fait
par son sigle - le terme générique
de Villeneuve fonctionnant à Grenoble comme
un meilleur repère - aux grands lotissements
et aux Zones d'actions concertées (Hoche,
Reyniès-Bayard, l'Alliance, pour ne citer
que les plus volumineux des investissements réalisés),
les années 1970-1980 génèrent
des "espaces publics", des "parcs
urbains" de plus ou moins grande envergure,
surtout destinés à offrir un espace
résidentiel extérieur de proximité,
rare dans les centres anciens.
La Villeneuve offre le cas le
plus achevé d'espace public "intégré",
à la manière des villes nouvelles
scandinaves ou anglo-saxonnes. Symbolisé
par sa possible appropriation par les enfants,
cet espace permissif représente le pendant,
au Sud, du parc Paul Mistral, au Nord, ce dernier
étant encore conçu, dans le milieu
des années 1920, comme un espace central
à l'échelle de la nouvelle ville
hygiéniste du logement social et des grands
boulevards.
Avec les "morceaux de ville"
des années 1970, chaque opération
devient son propre centre, confort, convivialité,
mobilité des habitants-usagers dans leur
aire résidentielle primant sur la symbolique
ancienne de la centralité urbaine.
Hoche, son parc cintré
par un immeuble en "crescent", représente
un compromis spécifique à la post-modernité
de la fin des années 1970. Le parc Georges
Pompidou prolonge cette déclinaison en
accentuant la thématique du "fragment
de ville" et de ses "maisons de ville",
à la manière des années 1980
et de ses affinités avec ce que l'on appelait
le "projet urbain".
Si Grenoble a perdu sa somptueuse
cité-jardin Paul Mistral, elle conserve
vivante une généalogie à
peu près complète des espaces publics
associés au développement de la
résidence urbaine : notons que le complexe
maillage d'espaces publics du Village olympique,
moins bien mémorisé que le parc
de la Villeneuve, représente aussi, rehaussé
par sept interventions d'artistes contemporains,
un des morceaux de composition les plus aboutis
de la cité (Novarina, Bailly et Egal, architectes).
Cependant, les années 1960
connaissent une mutation particulièrement
importante, dans le sens où elles s'équipent
matériellement avec la construction "d'espaces
publics" couverts, tous issus des progrès
techniques opérés dans la mise au
point des bétons. Le glorieux ancêtre
du Stade de Glace de Grenoble (Demartiny et Junillon,
architectes) est bien sûr le CNIT, construit
huit années auparavant par Zehrfuss, Camelot
et de Mailly, à La Défense.
La société industrielle
ou "société de masse"
génère ses volumes adaptés
à l'ensemble des activités qui se
déroulaient préalablement dans l'espace
urbain ouvert et de grande envergure (esplanade,
champ de foire, hippodrome, aérodrome...).
A Grenoble, à partir de
1968, deux structures polyvalentes de grand gabarit
centralisent donc la quasi-totalité des
manifestations commerciales, festives, festivalières,
politiques et une partie des grands spectacles
: Alpexpo, signée par les ingénieurs
Prouvé, père et fils, deux fois
étendu, en 1979 et en 1989, et le Stade
de Glace, cité plus haut.
L'entrée dans les années
1960 avait été préfigurée,
dès 1963, par un assez impressionnant projet
de Palais des Sports, non réalisé,
signé par les architectes Cacoub, Teillaud
et Begou, sur le site de la piscine Jean Bron
(Cacoub laissera à Grenoble, ou plutôt,
sur le Domaine universitaire, une oeuvre-totem
bien connue et bien appropriée par son
public étudiant : l'amphithéâtre
Louis Weill).
Ce premier Palais des Sports marquait
déjà l'entrée dans la modernité
des "objets architecturaux autonomes"
dont le langage constructif puisait dans les métaphores
organiques (coquille, conque, carapace...) ou
maritimes et spatiales (coques, vaisseaux...)
Dix ans plus tard, le dernier
grand espace public couvert de fort gabarit, exprime
le pari d'une autonomie complète de l'architecture
hors-sol, au-dessus d'une nappe de parkings :
le centre commercial de Grand'Place propose un
maillage couvert de places, allées, placettes,
s'articulant en un parcours, qui, vu en plan-masse,
s'essaye à reconstituer, dans les quartiers
Sud de Grenoble, une "mini-cité"
desservie par des transports en commun performants.
Ce sera même, jusqu'en 1973, le train suspendu
Poma 2000, qui installera, même à
titre de projet, Grand'Place et la Villeneuve
dans un imaginaire du futur, confortable, convivial
et réconcilié avec la technologie.
Aujourd'hui, la conception et
la réalisation des espaces publics engagent,
comme l'architecture et l'urbanisme, un nombre
d'acteurs incomparable avec celui qui présidait
aux destinées de la cité du XIXème
siècle : qui connaît le nom et la
qualité des dizaines d'ingénieurs
et de techniciens qui ont dessiné l'espace
d'accueil du tramway, une des plus grandes zones
piétonnières d'Europe ? L'ingénierie
rend le "geste d'auteur" plus anonyme
ou plus collectif, rehaussant paradoxalement la
paternité plus traditionnelle des "oeuvres
d'art", bien revalorisées après
une période de demi-sommeil. Cette revalorisation
touchera peut-être un jour également
les monuments plus académiques, comme les
Diables Bleus (architectes Ardouin et Lemaistre)
ou "Les Fusillés" (cours Berriat,
architecte Kaminski) !
La valeur conférée
au paysage et à l'environnement remet aussi
au premier plan une profession, les paysagistes,
qui avaient également fait les frais de
la période intensive d'urbanisation. Les
Jeux Olympiques (avec le remodelage du parc Paul
Mistral dû à l'agence Bourne) et
la Villeneuve (avec le dessin de jardin par Corajoud)
ont réinstallé cette profession
à une place égale à celle
des autres concepteurs.
L'espace public échappe
aux logiques classiques d'auteurs et de signatures,
mais il peut ponctuellement se voir identifié
à un objet conçu par une des quatre
professions maîtresses de la production
: que serait la place de la Gare sans "Les
Trois Pics" d'Alexander Calder ? Les jardins
du Musée sans "Monsieur Loyal"
(Calder) et "L'Etoile Polaire" (Di Suvero)
?
Mais le parc Paul Mistral conserverait-il
sa qualité, privé de la Tour d'observation
d'Auguste Perret ?
Architectes, urbanistes, paysagistes
et artistes portent tous un fragment de Sens de
l'espace public. Le dernier mot revient cependant
à la population qui revisite, jour après
jour, avec ses couleurs et ses mouvements, ce
tableau, qui sans elle resterait une "oeuvre
fermée".
Yves MORIN |