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De place en place : l'espace public à Grenoble

 

Architectes, urbanistes, paysagistes et sculpteurs : quatre métiers pour un "espace public"
par Yves Morin, Docteur en études urbaines.

Expression spatiale et esthétique des compromis entre fonctions (structurales) et usages (vernaculaires) de l'espace urbain, la chaîne des places, parcs, squares, esplanades et jardins de Grenoble constitue un véritable musée "in situ", à l'échelle 1, des gestes d'auteurs, des courants et styles issus de plusieurs disciplines artistiques et professionnelles complémentaires.

Quand il serait tentant de définir a priori un "Sens unique" aux espaces publics d'une Cité, sur la base d'une dominante quelconque (profession, activités, monumentalité...), une lecture fine et contextuelle de l'espace concret identifie des cas d'espèces toujours étonnants, porteurs de petites énigmes historiques qui font les joies de la recherche. Pourquoi cette statuaire a-t-elle changé x fois d'emplacement ? Pourquoi ce projet semble-t-il inachevé ? Pourquoi l'axe initial de cette perspective ou de ce jardin semble-t-il "désaxé" au regard du décor contemporain ?

Royaume des adaptations, requalifications et jurisprudences, l'espace public demande des analyses sans préjugé, sans doctrine, attentives à déceler dans chaque trace l'intervention d'un auteur, présent régulièrement dans la vie artistique de la Cité ou invité à titre exceptionnel, l'émergence d'une expression sociale ou associative, d'un nouveau métier (l'urbanisme à partir des années 1920, par exemple) et l'articulation de la ville à la vie nationale ou internationale (grandes expositions, architectures éphémères, commémorations d'événements...)




Bâche, voyer en chef du département.- Place de la Constitution :projet d'un square. Grenoble, le 15 avril 1866.- Plan colorié sur papier.- 49x63,5 cm.
O.22

A Grenoble, architectes-voyers municipaux, départementaux, architectes-diocésains, urbanistes en chef, paysagistes publics ou privés, artistes commandités individuellement ou regroupés à l'occasion d'un événement fondateur, tissent des espaces publics complexes, presque difficiles à "figer" dans le temps, tant leur évolutivité est importante...

Regardons l'étonnante évolution de la place Notre-Dame, dévoreuse de places antérieures (place de l'Ecu), dévoreuse d'espaces consacrés (réduction progressive de l'enceinte du groupe épiscopal), de bâtiments militaires et civils (portes Viennoise et Très-Cloîtres ; élargissement de la rue Taulier), hôte d'obélisque et de "château d'eau commémoratif" aux vicissitudes ornementales complexes, rehaussée aujourd'hui d'un équipement muséographique important !

Si chaque fragment de ville en projet amène à la réflexion sur son espace public fédérateur, approprié à l'expression d'un "esprit du temps", pour reprendre l'expression d'Edgar Morin, les flux et reflux de la pensée religieuse ou de la pensée laïque, les flux et reflux des affinités patrimoniales ou monumentales dans le domaine de l'histoire de l'architecture pondèrent les évolutions qui pourraient apparaître linéaires.

Qui aurait attendu, après le dessin de la place d'Armes, préfectorale, militaire et culturelle, une place Saint-Bruno réaxée sur l'emplacement d'une église néogothique, caractéristique des commandes du Second Empire, de la République de la fin des notables et de la République modérée (1870-1900) ?

Berruyer, Nizet, Michon et Rome, architectes diocésains ou inspecteurs départementaux des édifices diocésains ont joué un rôle central dans les compositions, non seulement en dessinant ou jugeant des modèles pour les projets d'édifices cultuels, mais aussi en suggérant des plans de places accompagnant ces bâtiments (exemple : Saint-Bruno).

Mais ce sont tous les architectes-voyers du XIXème siècle qui ont apporté réellement leur contribution au dessin "collectif" de l'espace public. Malet de 1825 à 1830, Barillon de 1831 à 1864, Bois de 1865 à 1874, Thiervoz de 1875 à 1882, Charbonnier de 1883 à 1887 et Michon de 1885 à 1905 ont signé des plans de places isolées, de squares avec treilles et bassins ou de percées qui s'entrecroisent sur des "places nouvelles".

Que ce soit pour des statuaires XIXème à fort piétement ou pour des "châteaux d'eau", la collaboration avec les services municipaux et les voyers est également constante. L'hydraulique, les fondations spéciales et le dessin des socles requièrent des compétences complémentaires, dont les architectes délèguent la charge. Ainsi, Marius Michon, architecte-voyer et Henri Ding, sculpteur, échangent-ils, à même les plans, suggestions et corrections pour l'érection de la statue de Xavier Jouvin.

Cette collaboration entre concepteurs invités et services publics permanents se retrouve plus récemment encore, quand les services techniques dessinent les plans d'exécution et de mise en place de "l'Etoile polaire", sculpture de Mark Di Suvero (1972-73 pour la conception, 1976 pour l'installation) ou lorsque les techniciens ou les paysagistes doivent intégrer l'imposante oeuvre de Klaus Schultze, "Les Géants", dans le gros oeuvre de la dalle du quartier des Baladins, à la Villeneuve de Grenoble, en 1979.

Grenoble garde cependant la trace d'initiatives plus globales, plus systématiques. Les projets radicaux de percées post-haussmanniennes des années 1880-1890, le Plan d'Aménagement, d'Embellissement et d'Extension de Léon Jaussely, le Plan Directeur d'Urbanisme d'Henry Bernard témoignent, par les fragments de ville réalisés, de systèmes de pensées globaux, structurant la naissance de "l'hygiène urbaine", de l'urbanisme public et des nouvelles métropoles, de la Reconstruction aux années 1960.

Dans un registre complémentaire, celui des Arts plastiques appliqués à l'espace urbain, le Symposium d'art contemporain de 1967, avec ses quatorze sculpteurs invités, bouleverse lui aussi, en un seul geste collectif, l'appréhension de la cité des années 1960, du parc de l'Hôtel de Ville (Paul Mistral) au tout nouveau Village olympique, en passant par les entrées d'autoroute...

Ainsi, "l'espace public" grenoblois s'offre au regard comme un palimpseste, un assemblage et une intrication d'intentions, circonscrites dans le temps et dans l'espace par les évolutions historiques.

Dans le cas des espaces publics du début du XXème siècle, les percées donnent le jour aux formes les plus abouties de l'haussmannisme alors à son apogée (rue Félix Poulat et place Victor Hugo), mais laissent apparaître les ratés de l'urbanisation, comme l'absence de lien direct entre ces deux espaces somptuaires de la nouvelle ville, la rue Corneille venant buter - heureusement, pourrait-on dire - sur le chevet de Saint-Louis, la deuxième église baroque de Grenoble, qui échappe ainsi à la destruction.

Les années 1920 qui auraient pu structurer plus magistralement l'espace public avec les "grands boulevards" de Léon Jaussely, ne se laissent plus qu'entrevoir à travers les immeubles actuels. Ce sont les réalisations bâties, de type HBM, qui témoignent le mieux de cette période créatrice de nouvelles typologies.

On retiendra en priorité les nombreuses opérations des architectes Fonné, Rochas, Rome, Rabilloud, Bot et Gaillard, concepteurs pour le secteur public, car le réseau des placettes et mails des cités-jardins restera la première tentative convaincante d'organisation, souple et coordonnée, de bâtiments résidentiels et d'espaces verts, véritable synthèse de l'organicisme et du culturalisme qui atteignent leur apogée à la fin des années 1920.

Les années 1960 nous ont également laissé en héritage des espaces publics amorcés, puis modifiés comme les jardins suspendus et les équipements sportifs en prolongement de l'opération Mutualité, minorée par les urgences des Jeux Olympiques et l'amorce de la Villeneuve, chaînon septentrional d'une bande d'espaces publics liés entre eux par des passerelles piétonnes, du centre historique au parc Sud, face à Alpes Congrès et Alpexpo.

De la ZUP, peu connue en fait par son sigle - le terme générique de Villeneuve fonctionnant à Grenoble comme un meilleur repère - aux grands lotissements et aux Zones d'actions concertées (Hoche, Reyniès-Bayard, l'Alliance, pour ne citer que les plus volumineux des investissements réalisés), les années 1970-1980 génèrent des "espaces publics", des "parcs urbains" de plus ou moins grande envergure, surtout destinés à offrir un espace résidentiel extérieur de proximité, rare dans les centres anciens.

La Villeneuve offre le cas le plus achevé d'espace public "intégré", à la manière des villes nouvelles scandinaves ou anglo-saxonnes. Symbolisé par sa possible appropriation par les enfants, cet espace permissif représente le pendant, au Sud, du parc Paul Mistral, au Nord, ce dernier étant encore conçu, dans le milieu des années 1920, comme un espace central à l'échelle de la nouvelle ville hygiéniste du logement social et des grands boulevards.

Avec les "morceaux de ville" des années 1970, chaque opération devient son propre centre, confort, convivialité, mobilité des habitants-usagers dans leur aire résidentielle primant sur la symbolique ancienne de la centralité urbaine.

Hoche, son parc cintré par un immeuble en "crescent", représente un compromis spécifique à la post-modernité de la fin des années 1970. Le parc Georges Pompidou prolonge cette déclinaison en accentuant la thématique du "fragment de ville" et de ses "maisons de ville", à la manière des années 1980 et de ses affinités avec ce que l'on appelait le "projet urbain".

Si Grenoble a perdu sa somptueuse cité-jardin Paul Mistral, elle conserve vivante une généalogie à peu près complète des espaces publics associés au développement de la résidence urbaine : notons que le complexe maillage d'espaces publics du Village olympique, moins bien mémorisé que le parc de la Villeneuve, représente aussi, rehaussé par sept interventions d'artistes contemporains, un des morceaux de composition les plus aboutis de la cité (Novarina, Bailly et Egal, architectes).

Cependant, les années 1960 connaissent une mutation particulièrement importante, dans le sens où elles s'équipent matériellement avec la construction "d'espaces publics" couverts, tous issus des progrès techniques opérés dans la mise au point des bétons. Le glorieux ancêtre du Stade de Glace de Grenoble (Demartiny et Junillon, architectes) est bien sûr le CNIT, construit huit années auparavant par Zehrfuss, Camelot et de Mailly, à La Défense.

La société industrielle ou "société de masse" génère ses volumes adaptés à l'ensemble des activités qui se déroulaient préalablement dans l'espace urbain ouvert et de grande envergure (esplanade, champ de foire, hippodrome, aérodrome...).

A Grenoble, à partir de 1968, deux structures polyvalentes de grand gabarit centralisent donc la quasi-totalité des manifestations commerciales, festives, festivalières, politiques et une partie des grands spectacles : Alpexpo, signée par les ingénieurs Prouvé, père et fils, deux fois étendu, en 1979 et en 1989, et le Stade de Glace, cité plus haut.

L'entrée dans les années 1960 avait été préfigurée, dès 1963, par un assez impressionnant projet de Palais des Sports, non réalisé, signé par les architectes Cacoub, Teillaud et Begou, sur le site de la piscine Jean Bron (Cacoub laissera à Grenoble, ou plutôt, sur le Domaine universitaire, une oeuvre-totem bien connue et bien appropriée par son public étudiant : l'amphithéâtre Louis Weill).

Ce premier Palais des Sports marquait déjà l'entrée dans la modernité des "objets architecturaux autonomes" dont le langage constructif puisait dans les métaphores organiques (coquille, conque, carapace...) ou maritimes et spatiales (coques, vaisseaux...)

Dix ans plus tard, le dernier grand espace public couvert de fort gabarit, exprime le pari d'une autonomie complète de l'architecture hors-sol, au-dessus d'une nappe de parkings : le centre commercial de Grand'Place propose un maillage couvert de places, allées, placettes, s'articulant en un parcours, qui, vu en plan-masse, s'essaye à reconstituer, dans les quartiers Sud de Grenoble, une "mini-cité" desservie par des transports en commun performants. Ce sera même, jusqu'en 1973, le train suspendu Poma 2000, qui installera, même à titre de projet, Grand'Place et la Villeneuve dans un imaginaire du futur, confortable, convivial et réconcilié avec la technologie.

 

Aujourd'hui, la conception et la réalisation des espaces publics engagent, comme l'architecture et l'urbanisme, un nombre d'acteurs incomparable avec celui qui présidait aux destinées de la cité du XIXème siècle : qui connaît le nom et la qualité des dizaines d'ingénieurs et de techniciens qui ont dessiné l'espace d'accueil du tramway, une des plus grandes zones piétonnières d'Europe ? L'ingénierie rend le "geste d'auteur" plus anonyme ou plus collectif, rehaussant paradoxalement la paternité plus traditionnelle des "oeuvres d'art", bien revalorisées après une période de demi-sommeil. Cette revalorisation touchera peut-être un jour également les monuments plus académiques, comme les Diables Bleus (architectes Ardouin et Lemaistre) ou "Les Fusillés" (cours Berriat, architecte Kaminski) !

La valeur conférée au paysage et à l'environnement remet aussi au premier plan une profession, les paysagistes, qui avaient également fait les frais de la période intensive d'urbanisation. Les Jeux Olympiques (avec le remodelage du parc Paul Mistral dû à l'agence Bourne) et la Villeneuve (avec le dessin de jardin par Corajoud) ont réinstallé cette profession à une place égale à celle des autres concepteurs.

L'espace public échappe aux logiques classiques d'auteurs et de signatures, mais il peut ponctuellement se voir identifié à un objet conçu par une des quatre professions maîtresses de la production : que serait la place de la Gare sans "Les Trois Pics" d'Alexander Calder ? Les jardins du Musée sans "Monsieur Loyal" (Calder) et "L'Etoile Polaire" (Di Suvero) ?

Mais le parc Paul Mistral conserverait-il sa qualité, privé de la Tour d'observation d'Auguste Perret ?

Architectes, urbanistes, paysagistes et artistes portent tous un fragment de Sens de l'espace public. Le dernier mot revient cependant à la population qui revisite, jour après jour, avec ses couleurs et ses mouvements, ce tableau, qui sans elle resterait une "oeuvre fermée".

Yves MORIN

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